EMOTY : enseigner les émotions à l’école avec un jeu de cartes (4-12 ans)
- Louis-Adrien Eynard

- 8 juin
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 9 juin
À l’école comme à la maison, les émotions sont partout : elles colorent les apprentissages, les relations entre élèves et la disponibilité à apprendre. Pourtant, peu d’outils permettent de les enseigner de façon progressive, ludique et adaptée à l’âge. EMOTY, un jeu de cartes développé pour les enfants de 4 à 12 ans, comble ce manque. Dans cet article, je vous propose un tour d’horizon de cet outil et des premiers résultats encourageants obtenus auprès de 162 élèves genevois.
Pourquoi enseigner les émotions à l’école ?
Les recherches en psychologie de l’éducation convergent toutes vers le même constat : les compétences émotionnelles jouent un rôle déterminant dans le développement de l’enfant. Trois grands bénéfices ressortent de la littérature.
1. Un prédicteur fort de la réussite scolaire
Les méta-analyses récentes (MacCann et al., 2020 ; Cavadini et al., 2021) montrent que les enfants qui savent identifier, nommer et réguler leurs émotions réussissent mieux à l’école — toutes disciplines confondues. Mieux gérer la frustration face à une consigne difficile, savoir nommer son stress avant une évaluation, comprendre une émotion qui parasite l’attention : autant de compétences qui libèrent les ressources nécessaires aux apprentissages.
2. Une meilleure intégration sociale
Les compétences émotionnelles sont aussi un puissant facteur d’intégration dans le groupe-classe (Encinar et al., 2017 ; Izard, 2001). Les enfants qui reconnaissent les émotions de leurs camarades développent plus facilement l’empathie, désamorcent les conflits et entretiennent des amitiés durables. À l’inverse, un déficit dans la reconnaissance des émotions est associé à davantage de difficultés relationnelles et de comportements de retrait.
3. Un facteur protecteur pour la santé mentale
Enfin, les revues récentes (Llamas-Díaz et al., 2022) confirment que les programmes d’éducation émotionnelle réduisent significativement les symptômes anxieux et dépressifs chez les enfants et adolescents. À l’heure où la santé mentale des jeunes inquiète, intégrer l’éducation émotionnelle dans le quotidien de la classe n’est plus une option : c’est une nécessité.
EMOTY : un jeu, quatre dimensions des émotions
EMOTY est un jeu de cartes pensé pour enseigner les émotions de façon progressive, du préscolaire à la fin du primaire. Sa force tient à une idée simple : les compétences émotionnelles ne se résument pas à reconnaître une émotion sur un visage. Elles s’articulent autour de quatre dimensions complémentaires, chacune représentée par une couleur de cartes.
Couleur | Dimension | Ce que l’enfant apprend | Âge conseillé |
Blanches & jaunes | Perceptive | Reconnaître et nommer les émotions sur des visages, dans des scènes | 4 à 6 ans |
Vertes | Associative | Associer une émotion à une situation, à un déclencheur | 6 à 8 ans |
Bleues | Régulation | Identifier ses stratégies pour gérer une émotion intense | 8 à 12 ans |
Rouges | Conceptuelle | Comprendre les émotions complexes, mixtes et leurs nuances | 8 à 12 ans |
Cette progression par couleurs permet à l’enseignant d’adapter le matériel au niveau de ses élèves, et de revenir aux fondamentaux quand un enfant en a besoin — sans jamais le mettre en difficulté.
Comment ça se joue, concrètement, dans la classe ?
EMOTY se joue en petits groupes (4 à 6 élèves), idéalement encadrés par un adulte. Les séances sont courtes — 10 à 20 minutes — et peuvent être intégrées au quotidien de la classe, lors de rituels du matin, d’ateliers décloisonnés ou de temps spécifiques d’éducation à la citoyenneté.
En maternelle (4-6 ans) — cartes blanches et jaunes
L’objectif est de mettre des mots sur ce qui est vu. On présente une carte avec un visage expressif et on demande : Que ressent ce personnage ? On enrichit progressivement le vocabulaire émotionnel et on relie l’expression du visage aux situations de la vie de la classe.
En CE1-CE2 (6-8 ans) — cartes vertes
On passe à l’association émotion-situation. Les cartes vertes invitent l’élève à expliquer pourquoi un personnage ressent ce qu’il ressent, et à raconter quand lui-même a ressenti la même émotion. Le langage devient un outil de mise à distance et d’élaboration.
En CM1-CM2 (8-12 ans) — cartes bleues et rouges
Les élèves découvrent les stratégies de régulation (cartes bleues) : que faire quand la colère monte, comment apaiser une grande tristesse, comment retrouver son calme avant de reprendre le travail. Les cartes rouges ouvrent ensuite sur les émotions complexes et mixtes — la fierté teintée de gêne, la joie mêlée d’appréhension — qui caractérisent la vie émotionnelle des préadolescents.
Une étude menée auprès de 162 élèves genevois
EMOTY n’est pas qu’un joli matériel : son efficacité a été évaluée dans le cadre d’une étude scientifique menée par Lejeune, Lachavanne, de Reynal et Gentaz (2023), publiée dans la revue ANAE (n°187). Le protocole a comparé 81 élèves du groupe expérimental à 81 élèves d’un groupe contrôle, d’octobre à mai, à raison de séances de 10 à 20 minutes tous les quinze jours.
Les résultats sont particulièrement intéressants chez les enfants de 4 à 6 ans, public pour lequel les effets d’une éducation émotionnelle structurée sont les plus marqués.
Compétence évaluée | Effet observé (4-6 ans) | Significativité |
Désignation des émotions sur des visages | Amélioration | p = .041 |
Labellisation (mettre un mot sur l’émotion) | Amélioration | p = .018 |
Sentiment d’auto-efficacité émotionnelle | Amélioration | p = .023 / .006 |
Régulation émotionnelle observée par les enseignants | Amélioration | p = .016 |
Deux résultats méritent qu’on s’y attarde. D’abord, le fait que les enfants se sentent eux-mêmes plus capables de gérer leurs émotions (auto-efficacité) : c’est un levier précieux pour la suite de leur scolarité. Ensuite, et peut-être surtout, le fait que les enseignants observent une meilleure régulation émotionnelle dans la classe — un effet rarement obtenu avec d’autres dispositifs.
Des limites à connaître pour bien l’utiliser
Pour rester honnête, plusieurs limites méthodologiques tempèrent la portée de ces résultats. Il est important de les avoir en tête au moment d’intégrer EMOTY dans sa pratique.
• Absence de randomisation : les classes n’ont pas été tirées au sort, ce qui limite la généralisation des résultats à l’ensemble des élèves.
• Pas d’analyse fine par tranche d’âge au-delà de la distinction 4-6 ans vs 6-12 ans. On ne sait pas encore si certains âges spécifiques bénéficient davantage du dispositif.
• Mesures partiellement déclaratives : auto-efficacité et observations des enseignants, qui complètent les épreuves directes mais ne les remplacent pas.
• Aucun effet mesuré sur les apprentissages scolaires (lecture, mathématiques) : la transposition aux performances académiques reste à démontrer.
Ces limites ne remettent pas en cause l’intérêt de l’outil — elles invitent simplement à l’utiliser comme un dispositif d’éducation émotionnelle parmi d’autres, et à poursuivre les recherches sur des échantillons plus larges et plus diversifiés.
Cinq pistes pour intégrer EMOTY dans votre pratique
Voici quelques principes simples, tirés à la fois de la recherche et des retours d’expérience de terrain.
• Inscrire les séances dans la durée : un effet n’apparaît qu’avec une pratique régulière. Mieux vaut 15 minutes tous les quinze jours que 2 heures une fois par trimestre.
• Privilégier les petits groupes (5 à 6 enfants) : chacun doit pouvoir s’exprimer, écouter les autres et se sentir en sécurité.
• Mettre en mots systématiquement : l’adulte reformule, élargit le vocabulaire, propose des nuances. Le langage est le cœur du dispositif.
• Modéliser : l’adulte partage parfois ses propres ressentis (de façon adaptée), pour montrer qu’il est normal et utile de parler de ses émotions.
• Impliquer les familles : un mot dans le cahier, une carte ramenée à la maison, et la conversation peut continuer à la table du dîner.
Pour qui est-ce que ça peut être utile ?
EMOTY trouve naturellement sa place auprès de différents profils de professionnels et de familles :
• Les enseignants du préscolaire au CM2, en classe ordinaire comme en classe spécialisée
• Les psychologues et psychopédagogues qui accompagnent des enfants avec un trouble du neurodéveloppement (TDAH, TSA, troubles dys) souvent associés à des difficultés émotionnelles
• Les orthophonistes et psychomotriciens qui souhaitent enrichir leurs séances d’un travail explicite sur les émotions
• Les familles qui cherchent un support concret pour ouvrir la discussion avec leurs enfants
Pour aller plus loin
Pour découvrir EMOTY plus en détail, vous pouvez visiter le site officiel du jeu : emotygame.fr.

Et si le sujet de l’accompagnement émotionnel des enfants vous intéresse, sachez que nous l’abordons largement dans notre cycle de formation en psychopédagogie, notamment dans la Partie 3 consacrée à la remédiation des fonctions exécutives et de la régulation émotionnelle.
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Référence
Eynard, L.-A. (2024). EMOTY : un jeu de cartes pour apprendre les émotions de 4 à 12 ans. Cahier Pratique ANAE, 25, 32-37.
Étude citée : Lejeune, F., Lachavanne, A., de Reynal, M., & Gentaz, E. (2023). ANAE, n°187.
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